Féministe n’est pas un gros mot

Je suis née à la fin des années 80 et d’aussi loin que je me souvienne, l’égalité entre les femmes et les hommes a toujours été un sujet qui me tenait à cœur. Ceci dit, il n’y a pas si longtemps que je me déclare féministe. Pourquoi ? C’est quoi au juste, être féministe ?

Ce mot “féministe” est parfois vu comme un gros mot, il porte un imaginaire d’extrémiste, hystérique, incapable de raison. Notons que ce sont là des stigmates qui peuvent parfois être associés même aux femmes qui ne se revendiquent pas féministes. L’image de la “Femen” ou la “Chienne de garde” sont des figures repoussoir utilisées comme insultes, pour dévaloriser les féministes. Se revendiquer comme non-féministe peut donc permettre de mettre à distance cette figure repoussoir et ainsi, dans certaines situations, mieux faire entendre son discours. 
En 2014, une campagne appelée “Femmes contre le féminisme” prend de l’ampleur sur les réseaux sociaux, d’abord aux Etats-Unis, puis en France également. Beaucoup de messages sont postés, commençant tous par la phrase d’accroche “Je n’ai pas besoin du féminisme parce que” : « Je n’ai pas besoin du féminisme parce que… je suis pour l’égalité, pas pour défendre les droits des femmes au détriment de ceux des hommes. » ou encore « Je n’ai pas besoin du féminisme parce que… je ne déteste pas les hommes. » Ce type de revendication contre le féminisme fleurit à intervalles réguliers sur internet. Sauf que ces messages revendiquent pour l’immense majorité l’égalité entre les femmes et les hommes, définition racine du féminisme.

Pourtant, être féministe n’est pas un gros mot. Les féminismes sont, aujourd’hui et dans l’histoire, d’importants prismes d’analyse du monde dans lequel nous vivons, via la différence des sexes et les questions de genre.

Les droits des femmes en France

En France, les droits des femmes et des hommes sont les mêmes dans la loi : même si le sexe d’un individu est toujours déclaré à l’état civil, cela n’implique plus d’avoir des droits différenciés en fonction de celui-ci. Dans l’histoire, ça n’a pas toujours été le cas. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 n’était pas un texte très inclusif. Son premier article s’énonce ainsi : “Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits”. Non, le mot “hommes” ici n’était pas un “masculin neutre” pour dire “être humain”, il ne concerne que ceux de sexe masculin. Olympe de Gouges avait bien tenté de faire reconnaître les droits des femmes en 1791 avec sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, mais sans succès. 

Ce sont les mouvements féministes, tout au long du 20ème siècle, qui ont permis aux femmes d’acquérir le statut de citoyennes à part entière : droit de vote en 1944 avec les suffragettes, droit d’exercer une profession et d’ouvrir un compte en banque sans l’autorisation du mari en 1965, grâce à la deuxième vague. En 1972, la troisième vague et le MLF (Mouvement de Libération des Femmes) amènent, entre autres, la reconnaissance du principe “Travail égal, salaire égal”, même si nous n’y sommes toujours pas aujourd’hui. Au cours des dernières décennies, les énoncés juridiques ont été de plus en plus neutralisés vis-à-vis du sexe des individus, parlant de personnes, d’époux et de parents plutôt que d’hommes et de femmes, d’époux et d’épouse, de père et de mère. Ce travail a pour but d’éliminer (ou à tout le moins de limiter) la possibilité d’énoncés spécifiques et donc de discrimination via le droit. Cette démarche pourrait aussi être un pas vers moins de binarité, pour mieux reconnaître les droits des personnes intersexes et transgenres. Plus de 10 pays dans le monde reconnaissent légalement l’existence d’un troisième sexe, comme l’Allemagne, l’Argentine et l’Inde, entre autres, mais la Cour de Cassation française l’a refusé en 2017. D’ailleurs, Faut-il mentionner le sexe sur les papiers d’identité ?

Être une femme, mais pas celle que chantait Sardou

Alors, si les droits des femmes et des hommes sont maintenant les mêmes en France, plus besoin du féminisme, pas vrai ? Allons, pas si vite ! 
En réalité, les sociétés s’appuient sur le sexe légal et/ou le genre perçu des individus pour leur assigner des rôles et des fonctions sociales différenciées. L’Etat se sert de mon sexe déclaré à l’état civil pour m’attribuer des droits. J’ai dit que la loi française était de plus en plus neutre, mais la parentalité par exemple s’acquiert toujours différemment selon que l’on est une femme ou un homme. Mais le droit n’est pas le seul moyen de nous assigner des rôles : on ne regarde pas la carte d’identité de nos voisins pour connaître leur sexe légal. Pourtant, attribuer un genre supposé à la personne à qui nous parlons est l’une des premières étapes de nos interactions sociales, sur la base de son apparence physique, de ses vêtements, de sa voix, etc. Cette identité de genre féminine ou masculine que l’on perçoit des autres, mais aussi la nôtre, nous amène à adopter des comportements différenciés. Je suis une femme identifiée et socialisée comme telle : je me maquille quasiment tous les jours (hors confinement), les “magazines féminins” me sont spécifiquement destinés, je suis bannie des EVG et des inconnus m’ont déjà insultée de “salope” dans la rue.  

Être une femme m’a amenée à vivre des situations spécifiques, de discriminations et d’inégalités. En 3ème, mes parents m’ont refusé le droit d’aller en vélo au collège alors que mon frère aîné avait pu le faire au même âge. Non, la raison n’était pas que je faisais moins bien du vélo, mais bien que c’était plus risqué pour moi, car j’étais une fille. En soi, ils n’avaient pas tort, je risquais probablement plus l’agression que mon frère au même âge, étant donné la prévalence du harcèlement de rue. Mais c’était clairement injuste, sans compter que cela ne développait pas mon autonomie de la même manière.

Par la suite, depuis le lycée jusqu’en milieu professionnel, j’ai évolué dans des milieux majoritairement masculins : 1ère et Terminale S, classes préparatoires scientifiques, école d’ingénieurs puis consultante en systèmes d’informations. Autant d’occasions de se heurter au plafond de verre et aux assignations et injonctions sociales, et malheureusement aussi de se familiariser avec les propos sexistes, les agressions sexuelles et le harcèlement. Non pas que la présence d’hommes implique nécessairement de vivre des situations violentes, ni qu’un milieu où ils sont en minorité soit épargné, mais il faut avouer que plus ils sont nombreux, plus la probabilité est importante. #NotAllMen, bien sûr, mais on aura l’occasion de revenir dans de prochains articles sur pourquoi les milieux majoritairement masculins y sont plus propices et aussi pourquoi ces milieux et souvent les filières d’excellence sont majoritairement masculines.
En tant que femme évoluant dans un milieu masculin, on navigue régulièrement entre une sorte de glorification de faire “aussi bien qu’un homme” et des rappels récurrents plus ou moins subtils que son genre d’appartenance n’est pas aussi valorisable. Mon goût pour l’informatique et la bière (entre autres) m’ont permis de m’entendre régulièrement dire “non mais toi, t’es pas vraiment une fille”. Cette phrase est sournoise. Elle est souvent pensée comme un compliment dans la bouche du garçon qui l’énonce, mais positionne en quelques mots celle qui la reçoit dans une sorte d’entre deux, ni vraiment fille, ni vraiment garçon. Elle cache en vérité une forme d’hostilité envers la catégorie des filles, qui seraient de moins grande valeur, et dont je devrais quelque part me distancier pour enfin rejoindre la “bonne” catégorie – que je n’atteindrais en réalité jamais, celle des garçons. On n’était pas loin de l’expression si ordinairement sexiste et symptomatique de la hiérarchie des genres : “garçon manqué”. Pourquoi l’expression “fille manquée” n’existe pas ? 

Ces années m’ont donné l’opportunité de mettre en relation mon vécu avec des analyses plus globales, de réfléchir à ces dynamiques sexistes et d’explorer les moyens de les changer. C’est donc ça le travail féministe : « penser une société plus égalitaire et faire le nécessaire pour l’y amener » (Rebecca Amsellem, Les Glorieuses). Pauline Arrighi, militante et autrice, l’explique elle aussi : « Le féminisme n’est pas qu’une révolte intérieure ou un mode de vie. C’est également une expertise qui décrit et explique les inégalités et les violences et qui propose des pistes pour y mettre fin. » 

Car le féminisme ne se résume pas à une revendication de justice, parfois rageuse, ni à telle ou telle manifestation scandaleuse ; c’est aussi à la promesse, ou du moins l’espoir, d’un monde différent et qui pourrait être meilleur.

Benoîte Groult – Ainsi soit-elle

Déplacer le point de vue

Beaucoup considèrent que la quatrième vague du féminisme a commencé depuis #MeToo. Les collectifs féministes se multiplient pour aborder de nombreux thèmes avec autant de modes d’actions : réseaux pour l’égalité professionnelle, collages contre les féminicides, associations pour promouvoir la visibilité des femmes et tant d’autres. 
Ce blog se veut une occasion de discuter de ces différents thèmes, d’en proposer une lecture et idéalement des pistes d’action et de solution.

Les courants du féminisme sont nombreux, on peut être féministe de multiples manières. Ces mouvements ont le point commun de penser le monde, d’analyser tous les pans de la société d’un point de vue genré et ainsi s’assurer de traiter également les problèmes des femmes. Simone de Beauvoir le disait sans détours : « La représentation du monde, comme le monde lui-même, est l’opération des hommes ; ils le décrivent du point de vue qui est le leur et qu’ils confondent avec la vérité absolue. »
Là encore, je vais y aller de mon anecdote : quand j’étais en conduite accompagnée, mon père me reprochait ma position de conduite, le corps trop près du volant. Je lui rétorquais que je n’avais pas le choix, si je voulais pouvoir atteindre correctement les pédales. Il y a peu de temps que j’ai mis des mots précis sur la raison de cela, en lisant le livre Femmes Invisibles de Caroline Criado-Perez, et c’est tristement simple : la conception automobile se base sur un standard masculin. Dans les tests de collision depuis les années 1950, « le mannequin le plus utilisé mesure 1m77 et pèse 76kg (ce qui est bien plus grand et plus lourd qu’une femme moyenne) » Surprise ! Ma mauvaise position ne vient pas de moi, mais d’un modèle de voiture qui n’est pas adapté à mon corps (je mesure 1m 62). Au-delà du problème de confort de conduite, cela a également un impact de santé puisque même si les femmes sont moins nombreuses à être impliquées dans les accidents de voiture, lorsqu’elles le sont, elles ont 17% de probabilités en plus d’en mourir. Ce dicton sexiste, que j’ai trop souvent entendu, “Femmes au volant, mort au tournant” prend là un tout autre sens. L’autrice conclut « Supposer que ce qui est masculin est universel est une conséquence directe de l’absence de données genrées […] Mais l’universalité masculine est également une cause de l’absence de données genrées. »
On peut étendre cette vision à l’ensemble des luttes contre les discriminations sexistes, racistes, homophobes, validistes, grossophobes… : l’objectif commun de ces mouvements est de déplacer le point de vue d’une société qui traite en priorité et en majorité les questions des dominants, tout en pensant qu’elle le faisait pour l’ensemble de la population.

Mon propre point de vue est lui aussi bien évidemment situé et privilégié, de par mon expérience personnelle : je suis une femme, trentenaire CSP+, cis-hétérosexuelle, blanche et valide. Et je suis féministe, donc. Les sujets que j’ai l’intention d’aborder sont en premier lieu ceux qui me concernent car ils sont ceux que je peux incarner, même si on fera des liens avec d’autres dynamiques de discrimination selon les thèmes. Autant que possible, les articles renverront à d’autres ressources, plus détaillées ou plus techniques, pour vous permettre d’aller un peu plus loin si vous le souhaitez. J’espère que vous aurez plaisir et intérêt à me lire, je serai ravie de pouvoir échanger sur tous les articles à venir.
Aujourd’hui, je lance ce blog avec pour ambition, au travers de ces pages, de vous partager l’intérêt que l’on peut avoir à déplacer notre point de vue.

13 commentaires sur « Féministe n’est pas un gros mot »

  1. Un premier article intéressant avec des liens pertinents entre expérience personnelle et réalité dans laquelle nous évoluons. Cela permet de prendre de la distance, nécessaire à la bonne compréhension de la problématique de la « place des femmes dans la société ». Sujet qui, souhaitons-le, n’aura (bientôt ?) pas plus d’existence que « la place des hommes » et que toute personne puisse évoluer à son gré et non selon certains critères définis par d’autres.

    Bon courage pour la suite.

    Aimé par 1 personne

  2. Super article, j’ai pris plaisir à le lire (et bon équilibre entre longueur du texte et dynamique, je ne me suis pas ennuyée). Il m’a fait réaliser quelque chose grâce à la partie « ne pas être une vraie fille » : Je suis féministe, et pourtant pendant des années je remettais publiquement en cause ma féminité en affirmant que j’aimais ‘les Porshe, les vâches et les patate » (cf. sketch Les Garçons de Foresti), sans jamais penser à ce que ça traduisait comme acquis/croyances/vision sur ma propre personne. :O MERCI

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    1. Merci pour ce retour ! J’espère pouvoir prendre le temps d’écrire de manière plus détaillée sur cette question de la valeur (sociale ou financière) que l’on attribue aux choses (loisirs, métiers, art, tâches domestiques) souvent en fonction de quel corps social les réalise (genre, classes sociales, etc.) et de l’impact matériel de cette hiérarchie.

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